BRUXELLES C’était hier 1er octobre, son premier jour à la pension. Mais il y a quelque temps, Terry Elson, 60 ans, d’Anderlecht, a tapé son semi-remorque, un Man de 44 tonnes, en frontale dans la Renault Espace d’une famille de Habay. À l’arrière, un gosse de 18 ans entamait des études d’ingénieur. « Ce gosse , dit le chauffeur routier depuis hier à pension, je pense à lui constamment. De la ferraille est entrée dans sa tête. Je ne l’ai jamais revu, je n’ai jamais su son nom. Je sais que l’assurance de la firme a commencé par débloquer 300.000 € comme début d’indemnisation. Je n’ai pas la moindre idée du montant auquel on est à présent. J’étais crevé. Je rentrais d’Italie. Je sais qu’après l’accident, je ne suis plus jamais passé par Habay : j’ai toujours fait le détour. Mais c’était un dimanche et quand j’ai fait le calcul, j’ai constaté qu’en l’espace d’une année, c’était le 38e dimanche que je passais dans ma cabine…  »
Le juge lui a donné 8 jours de prison qu’il n’a jamais faits, et 625 € d’amende que le patron a voulu qu’il paie de sa poche. À la pension, Terry Elson qui a passé 30 ans de sa vie sur les routes d’Europe, dénonce. Les cadences infernales, les horaires aux limites de la résistance humaine, les fraudes au tachygraphe, les limitateurs trafiqués avec des épingles à cheveux, la petite corruption sur les autoroutes italiennes, les dopants, Stimul et Captagon pour tenir le coup, les économies de trois sous, comme l’absence d’airbags dans les trucks, sur le dos des routiers, tous les trucs qu’on croyait révolus mais qui continuent d’être pratiqués parce qu’on parvient toujours à trouver d’autres astuces, y compris avec les cartes à puce qui remplacent progressivement les anciens tachygraphes : il faut le stopper.
À un moment, le routier belge explique comment il a ramené un chargement de pierres réfractaires sur Liège après avoir fait un infar à Dortmund. Terry Elson s’inquiète des jeunes routiers, pas seulement lituaniens, qui avalent les kilomètres et traversent l’Europe en carburant au red bull vodka ou en fumant des pétards. « Pour les reconnaître ? Regardez ceux qui tirent les rideaux dans la cabine ».
Dans sa carrière, le routier de 60 ans calcule avoir roulé certainement plus de 6 millions de kilomètres sur toutes les routes d’Europe, de la Suède à la Sicile et de l’Ecosse à l’Autriche. Jamais il ne parle contre ses collègues ni contre les patrons, souvent corrects, qui se battent pour survivre. « C’est le système qui veut ça. C’est toujours plus vite plus loin, comme les citrons qu’on presse jusqu’à la dernière goutte. Moi, c’est fini : je suis usé, ce métier m’a tué ».