Cinq mois après son accession au pouvoir, le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, a entrepris, du 9 au 13 janvier, une visite dans le Vieux Continent. Fait révélateur, il s’y rend avant le traditionnel voyage à Washington qu’effectuent en principe, dès le début de leur mandat, les chefs de gouvernement fraîchement élus à Tokyo.

Au cours de son séjour, Shinzo Abe a rencontré les leaders de l’Union Européenne et de l’Otan, dans l’espoir de resserrer les liens entre le Japon et l’Union, d’une part, et de discuter de la question nord-coréenne, d’autre part, sans oublier l’évolution du rôle stratégique du Japon à l’échelle mondiale.

La tournée du chef du gouvernement coïncide avec la transformation de l’Agence de Défense Japonaise – le terme « politiquement correct », depuis la fin de Seconde guerre mondiale, pour qualifier les forces armées de l’Archipel – en un ministère de la Défense pur et simple. Parmi les priorités assignées à ce nouvel organisme, l’accomplissement de « missions de coopération et de paix ». Ces mots d’apparence banale sont inédits dans un pays dont la Constitution proclame, dans son article 9, qu’il a « renoncé à la guerre ». Le nouveau ministère s’est vu confier, de fait, une tâche de nature « internationale », sans rapport avec celle de la défunte Agence de Défense, dont l’objectif se limitait à la défense du territoire national.

Pourquoi, alors, l’un des plus fidèles alliés des Etats-Unis en général et de l’administration Bush en particulier se rend-il ainsi en Europe ?

L’explication tient en quelques mots: Tokyo a choisi de renforcer ses liens avec ses alliés autres que Washington. L’Archipel a compris le poids politique de l’Europe face aux grands problèmes du moment – au Moyen-Orient, surtout, dont le Japon est étroitement dépendant pour son approvisionnement énergétique et où la montée en puissance nucléaire de l’Iran semble, depuis Tokyo, refléter celle de la Corée du nord. Or le Japon a pris acte de l’incapacité de l’administration Bush à se dégager de l’ornière irakienne, créée de son propre fait.

Sans remettre en cause l’alliance avec les Etats-Unis, dont les forces militaires sont les seules à pouvoir jouer un rôle de gendarme régional en Asie orientale, Tokyo entend élargir l’éventail de ses partenaires.

Depuis le début des années 1950, la doctrine militaire du Japon repose sur deux piliers: une constitution pacifiste, d’une part, et un traité de sécurité avec les Etats-Unis, d’autre part. A présent, en raison de la fin de la guerre froide et de la montée en puissance du voisin chinois, Tokyo cherche à passer, selon les termes des diplomates nippons, d’un « pacifisme passif » à un « pacifisme actif ». Ce qui implique une mise en valeur nouvelle de ses forces militaires. Ces projets suscitent une certaine inquiétude dans les pays de la région – en Corée, en particulier – où la cruauté des troupes impériales japonaises, dans la première moitié du XXe siècle, a laissé des souvenirs douloureux.

De ce passé militariste encombrant et imparfaitement assumé, il ne sera pas question en Europe, au grand soulagement du Premier ministre japonais. Abe entend simplement rappeler, à bon droit, que le Japon existe, qu’il s’est dégagé de la récession économique dans lequel il stagnait depuis une quinzaine d’années et qu’il reste la seconde puissance économique du monde. La donnée stratégique ne sera pas absente du séjour : premier chef de gouvernement japonais à se rendre au siège de l’Otan, Shinzo Abe souhaite une plus grande implication de celle-ci en Asie et davantage d’actions concertées, comme c’est déjà le cas en Afghanistan.