Ce 16 janvier 2007, Damas et Tel-Aviv étaient sur la même longueur d’onde. Syriens et Israéliens ont démenti avec la même fermeté et quasiment en chœur l’information donnée par le journal israélien Haaretz selon laquelle des contacts secrets entre les deux pays ont eu lieu en Europe entre septembre 2004 et juillet 2006 (voir pp. 24-25). Parrainés, dans un premier temps, par un médiateur turc remplacé plus tard par un officiel européen, ces pourparlers ont été sanctionnés, selon Haaretz, par la signature d’un projet d’accord (« understanding ») sur la restitution du Golan à la Syrie.

À charge pour cette dernière de satisfaire trois conditions : renoncer à toute alliance avec Téhéran, cesser de soutenir le Hezbollah libanais et expulser de Damas Khaled Mechaal, chef du Bureau politique du Hamas palestinien.
Les détails donnés par Haaretz (noms des représentants des deux parties, bénédiction de l’ancien Premier ministre Ariel Sharon et de la chef de la diplomatie israélienne Tzipi Livni, reproduction en fac-similé de documents) n’ont pas empêché Damas et Tel-Aviv de s’inscrire en faux. Pour Boushra Kanafani, porte-parole de la diplomatie syrienne, « ces faux scoops sont une tradition de la presse israélienne, et leur objectif est de torpiller toute tentative sérieuse de négociations entre les deux pays ». La langue de bois habituelle du Baas ? Peut-être. Mais les enseignements de cette affaire sont ailleurs que dans la célérité ou la sémantique utilisée par le gouvernement syrien. Le démenti israélien, lui, signifie que Tel-Aviv ne veut pas se démarquer trop nettement des positions de George W. Bush, pour qui, même débarrassé de Téhéran, du Hezbollah et de Hamas, Bachar al-Assad restera infréquentable. En clair : les discussions avec la Syrie ne sont pas à l’ordre du jour. L’autre enseignement vient des réactions des internautes. Le sentiment qui prévaut chez la majorité des lecteurs du Haaretz pourrait se résumer au slogan publicitaire d’un fameux équipementier sportif : « Just do it ! » La paix au Proche-Orient serait-elle possible sans la Syrie ?

Diabolisé à l’excès par Washington et Paris, Damas ne semble pas souffrir d’un quelconque isolement. Mieux : la Syrie semble détenir toutes les clés pour le règlement des trois grandes crises qui secouent la région. Qu’il s’agisse du Liban, qui donne, depuis l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2006, l’impression d’être en permanence dans l’œil du cyclone, de la Palestine, qui, outre les affres d’une occupation et d’un embargo financier international, est en proie à une lutte fratricide sans précédent entre les islamistes du Hamas et le Fatah, ou de l’Irak, qui a sombré dans la guerre civile, la corruption généralisée et les macabres règlements de comptes, la Syrie n’a jamais paru aussi incontournable. À preuve, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, sollicite le soutien de Damas pour donner quelque chance à sa médiation entre le gouvernement Fouad Siniora et l’opposition, dirigée par les chiites du Hezbollah et les chrétiens du général Michel Aoun. À Gaza et en Cisjordanie, seule une rencontre au sommet entre Mahmoud Abbas, président de l’Autorité, et Khaled Mechaal, qui devait avoir lieu le 20 janvier, peut conduire à un cessez-le-feu durable et créer les conditions pour la formation d’un gouvernement d’union nationale. Une telle rencontre ne pouvait se tenir sans la bénédiction ou le parrainage de la Syrie. Quant au dossier irakien, même si George W. Bush a trop vite enterré le rapport Baker-Hamilton, nul ne conteste aujourd’hui l’importance du rôle que pourrait jouer Damas pour aider les Américains à sortir du bourbier et le gouvernement irakien de l’impasse.

Sans compter le superbe cadeau de fin d’année reçu par Bachar al-Assad. Le magistrat Serge Brammertz, président de la commission d’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri, avait remis, le 12 décembre dernier, un rapport au secrétaire général de l’ONU sur les progrès accomplis par les enquêteurs. Un mois plus tard, le 9 janvier, le représentant permanent de la Russie au Conseil de sécurité exige que les noms des pays qui refusent de collaborer avec la commission d’enquête (une dizaine, selon le rapport, qui ne dévoile aucun nom) soient révélés. Refus du département d’État américain : « La publication de cette information n’est pas opportune. » Une réaction qui confirme que la Syrie ne figure pas sur cette liste.