ENREGISTRÉES dans le cockpit d’un chasseur A-10 en Irak, les images sont sombres, mais les commentaires des deux pilotes américains on ne peut plus clairs. « Je l’ai eu, je l’ai eu », s’exclame Popov35 alors qu’il vient de frapper le premier des quatre blindés légers, sur une route au nord de Bassora. « Elle frappe », le félicite Popov36. Une minute trente plus tard, un deuxième véhicule de la colonne est touché. Au sol, un soldat extrait un blessé du tank en feu. « On dirait qu’il traîne le cul. Ha, ha », badine Popov36. Soudain, plusieurs centres de contrôle exigent le cessez-le-feu immédiat. Les deux pilotes comprennent vite leur erreur : le convoi est britannique, les Américains ont tiré sur leurs alliés. Un contrôleur aérien confirme un mort et un blessé. « Nom de Dieu, nom de Dieu… », répète Popov36, avant de vomir. « On va en prison, mec », lui répond son comparse. En pleurs, il ajoute : « Je suis mort.

»Ce 28 mars 2003, septième jour de l’invasion de l’Irak par les troupes de la coalition, le vrai mort est le soldat de première classe Matty Hull, 25 ans. Tué par un « tir ami ». Accablante, cette pièce à conviction a été révélée hier par le tabloïd The Sun. Jusqu’ici, les autorités américaines et britanniques avaient refusé de rendre publique la bavure. Et l’enquête judiciaire sur le décès du jeune militaire piétinait.

Secret défense

Reprises par toutes les chaînes de télévision, les révélations du quotidien ont soulevé un tollé. Jusqu’à hier, ce document restait virtuel ou presque. Le bureau d’enquête de l’armée britannique s’était contenté d’expliquer à la famille du défunt qu’« un élément classé secret défense n’avait pas été communiqué », sans plus de précision. La semaine dernière, la veuve de Matty Hull déclarait que le ministère de la Défense lui avait assuré « de manière catégorique » que la vidéo n’existait pas. Interrogée hier par le Sun, Susan Hull s’est dite « soulagée ».

La ministre britannique des Affaires étrangères a tenté hier de minimiser l’affaire. « [Elle] est sérieuse et doit être élucidée, mais nous pensons qu’elle gardera des proportions raisonnables », a commenté Margaret Beckett, déterminée à ce que les enquêteurs aient accès « au plus grand nombre de preuves possible ». Un responsable de l’ambassade des États-Unis à Londres a, lui, jugé que si l’enregistrement pouvait être déclassifié, « bien sûr, il le sera ».

L’identité de Popov35 et Popov36, noms de code des pilotes américains des deux avions de combat Thunderbolt A-10, n’a pas été révélée. Il s’agit de réservistes n’ayant jamais combattu auparavant. La retranscription de leur dialogue montre une grande confusion. En particulier à propos des panneaux orange présents sur le toit des quatre blindés censés signaler la présence des alliés, ils ont été pris pour des lance-roquettes irakiens. Dans les enregistrements d’interrogatoires réalisés aux États-Unis, les deux hommes expliquent la confusion par des ordres contradictoires et une mauvaise communication avec les contrôleurs aériens. De fait, la vidéo est embarrassante car elle montre une série d’erreurs dans la chaîne de commandement et traite d’un sujet sensible depuis la guerre du Golfe en 1991, les « tirs amis ». Lundi, l’armée britannique a enregistré son centième décès en Irak.