Après s’être entichés d’une jument tocarde qui n’a jamais gagné une seule course, les Japonais, incorrigibles romantiques, se prennent de passion pour un dauphin impuissant à faire le moindre saut, mais symbole, lui aussi, d’une opiniâtreté à toute épreuve.

Dans un Archipel inondé d' »aqua stadiums », qui offrent de très populaires shows nautiques, « Lucky », un dauphin mâle d’une dizaine d’années, est devenu le héros d’une société de plus en choquée par les inégalités sociales.

« Regardez et encouragez Lucky ! », s’époumonne un Monsieur Loyal devant une foule d’enfants et de jeunes parents les yeux rivés sur le bassin où évolue le cétacé roi des flops, accompagné de neuf autres dauphins, des femelles.

« Lucky n’est pas franchement un bon sauteur, mais voyons s’il y parvient cette fois », hurle le présentateur pour chauffer le public. « Et même s’il n’y arrive pas, applaudissez parce qu’il fait de son mieux ».

Hélas, l’animal reste prostré au bord du bassin tandis que ses consoeurs bondissent gracieusement. L’une d’elles, « Roro » est particulièrement douée.

« Lucky est très timide. Roro, elle, est une excellente élève. Pourtant, Lucky est le plus adorable, il a un vrai caractère », explique son dresseur Yu Tsuchiya qui le compare à un adolescent timoré.

Acrobate raté mais incarnation de la volonté de réussir par soi-même, le mâle de la troupe suscite une sorte d’empathie avec les spectateurs.

Preuve ultime de sa popularité, le dauphin « loser », pêché un jour par « accident », est désormais le sujet de discussions animées sur l’internet.

« Comme prévu, Lucky a encore loupé aujourd’hui, mais c’est pour ça qu’on l’aime », commente sur son journal en ligne un présentateur de Nippon Télévision, Akira Fukuzawa. « J’espère qu’il restera un éternel perdant. Quand les autres dauphins font des sauts de six mètres, je prie pour qu’il ne soit jamais fichu d’atteindre trois mètres », confesse le journaliste.

« Lucky, certes tu n’es peut-être pas capable de réussir comme les autres, mais tout ira bien si tu sais te montrer différent », anthropomorphise sur son blog un spécialiste de conseils en marketing.

« Les gens ont de la sympathie pour les ratés. En vénérant Lucky, ils s’auto-encouragent », analyse un professeur de psychologie de l’Université de Waseda, Taizo Kato.

Nombre de Japonais, décontenancés par l’avènement d’une société de plus en plus compétitive, se sentent paumés, au point de nourrir des sentiments d’infériorité.

En dépit des slogans politiques promettant une « deuxième chance », beaucoup regrette la disparition progressive de l’emploi à vie, hier garanti par des entreprises paternalistes.

Ils déplorent l’écart croissant entre riches et pauvres, entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent, corollaire d’une société désormais fondée sur le résultat plus que sur l’effort.

« Si on observe la réalité de la fracture sociale ou économique, le Japon est dans une situation moins mauvaise que les Etats-Unis. Mais les gens ont ici tendance à se classer eux-mêmes entre perdants et gagnants, et la plupart se sentent par bien des côtés inférieurs », explique le professeur Kato.

Lucky n’est pas le premier tocard à soulever l’admiration des foules. Une jument de course, « Haruurara », s’est rendue célèbre ces dernières années pour n’avoir jamais remporté une seule victoire –sur 112 courses– avant de prendre sa retraite (bien méritée) en 2004.

Les Japonais, qui sont d’un naturel timide, souvent pétris d’anxiété, voire de honte, à l’idée de commettre une bourde ou de perdre la face en public, révèrent Lucky et Haruurara parce que ces animaux persévèrent sans la hantise de l’échec, souligne M. Kato.

« Maintenant je complimente et j’encourage Lucky même quand ses progrès sont très modestes », confie son dresseur qui a renoncé avec lui à la bonne vieille méthode consistant à ne récompenser que le succès.